Julius Caesar

Publié le par Alexis75

JULIUS CAESAR

 
 

de William Shakespeare
Mise en scène
Deborah Warner

 Avec,

  • Simon Russell Beale, Cassius
  • Rebecca Charles, Portia
  • Ralph Fiennes, Marc Antoine
  • Anton Lesser, Brutus
  • John Shrapnel, Jules César
 
  
Le Julius de Deborah Warner
 

On renverse un tyran pour des motifs troubles, confus et plus ou moins valides, s’ensuivent une sale guerre sans fin et un monstrueux gâchis de vies humaines... Sommes-nous en 44 avant Jésus-Christ ou en 2003 après ? Deborah Warner le dit elle-même : « L’époque se prête particulièrement bien à un retour sur Julius Caesar. Cette chronique d’un Empire aux objectifs démesurés montre frontalement les conséquences des violences perpétrées, l’individu noyé sous les retombées de décisions absurdes, et la réponse logique que le monde donnera à tout ceci. Quand devant nos yeux l’époque révèle l’actualité d’un texte, c’est passionnant. »
Dès la fin des années quatre-vingt, Deborah Warner se propulse au premier rang des metteurs en scène de stature internationale avec un Shakespeare, Titus Andronicus, mémorable et limpide, un événement si impressionnant que certains spectateurs du Pit à Londres en perdaient connaissance. Elle revient aujourd’hui au célèbre barde et à la Rome antique pour Julius Caesar, avec Ralph Fiennes, Anton Lesser et Simon Russell Beale parmi une distribution de trente comédiens et cent figurants.
Dans le vaste éventail des domaines qu’elle embrasse (depuis le théâtre classique ou les installations dans un lieu précis, jusqu’à l’opéra et aux programmes de chant), le travail de Deborah Warner se caractérise immanquablement par une lisibilité, une détermination inouïes et par une portée particulièrement riche. Elle brûle du désir de sortir le théâtre classique des préjugés contraignants, de libérer la représentation de l’anesthésiante monotonie des salles conventionnelles. C’est radicalement qu’elle perçoit et qu’elle réfléchit. Cela peut la mener à choisir une femme, Fiona Shaw, pour incarner Richard II – un point de vue riche en palpitants rebonds –, à montrer le héros de Don Giovanni tentant l’ultime blasphème de violer la statue de la Vierge Marie, ou à envoyer les gens à travers New York suivre le mystérieux jeu de piste solitaire de l’Angel Project, une aventure qui transformait la ville entière en installation géante.
Quand nous nous sommes rencontrés, les répétitions n’avaient pas encore commencé, mais clairement son singulier instinct ne demandait qu’à s’exprimer. Elle pense, par exemple, qu’après la montée dramatique de la conspiration, de l’assassinat puis des discours déchaînés prononcés lors des funérailles, Shakespeare « envoie sa pièce au front », et pas seulement littéralement : aussi dans le sens où il décide de lancer un raid sur tout un nouveau langage dramatique. Un pari de mise en scène qu’elle entend bien mener de front. « Il va sans doute nous falloir changer de langage pendant le spectacle, pour que notre expérimentation tente de suivre celle menée par Shakespeare. Le public aura peut-être le sentiment, quand il reviendra après l’entracte, de prendre un autre spectacle en route. »
Deborah Warner ne s’engage jamais dans un projet en s’embarrassant d’idées toutes faites sur l’interprétation. Pour elle, « c’est au casting que l’on commence à sentir un spectacle. » Ralph Fiennes a travaillé pour la première fois avec elle bien avant qu’il ne jouisse d’une célébrité cinématographique : il interprétait le dauphin dans sa mise en scène du Roi Jean de Shakespeare, en 1988 pour la Royal Shakespeare Company. Ces retrouvailles étaient prévues de longue date. Tous deux s’accordent à penser que Marc Antoine est bien plus que le séduisant opportuniste que l’on montre d’habitude. « Son émotion quand il pleure sur le corps inanimé de César, j’y crois, déclare la metteur en scène. Je n’imagine pas qu’il ait un plan, qu’il manigance quoi que ce soit. Après l’assassinat, il n’a que deux possibilités : prendre l’initiative ou fuir. Marc Antoine n’est pas un fuyard. Il reste, il prend la situation en main. »
Ses choix fascinent. À la tête des conspirateurs, elle a retenu Anton Lesser pour interpréter Brutus, l’intellectuel angoissé. Simon Russell Beale, lui, flamboyant érudit, sera Cassius, l’aigri, le « maigre et affamé ». Elle l’admet volontiers, certains pourront juger ses choix paradoxaux. Mais c’est sous-estimer à quel point ces merveilleux comédiens ont apprivoisé leurs contraires, et ignorer que ces deux amis proches (mais en conflit) partagent les qualités de l’autre. « Il est clair que les faire fonctionner ensemble est plus dynamique que de les séparer, dit Deborah Warner. Je trouve que chez Cassius le besoin d’être aimé est assez violent. » Selon les époques et leurs exigences, Julius Caesar a parfois été simplifié. On en a fait un acte d’accusation contre des conspirateurs progressistes trop faibles qui ratent leur coup d’état légitime contre un véritable tyran. C’était le cas par exemple quand Orson Welles monta la pièce après l’arrivée des fascistes au pouvoir dans les années trente. Deborah Warner, elle, voit d’abord la pièce comme une tragédie humaine sur le sinistre destin de trois hommes remarquables. La richesse émotionnelle de cette lecture sera sans nul doute soulignée par ce que Deborah Warner montrera du personnage circonscrit mais dévastateur de Portia, épouse de Brutus. Avec Anton Lesser dans le rôle de son mari, leur relation se révélera probablement ici comme un rapport d’attirances fortes, voire tendues, entre deux semblables. 
Julius Caesar montre le dangereux pouvoir de l’orateur sur les masses, et la vitesse terrifiante à laquelle une foule peut se transformer en meute (dans le texte, on lynche le poète Cinna parce qu’il porte le même nom qu’un des conspirateurs). Deborah Warner déploiera ici une foule conséquente de cent figurants. À Salzbourg, dans Coriolan, elle avait déjà dirigé une distribution de deux cent cinquante personnes, mais elle pense avoir plus appris sur la dynamique des masses en préparant son Angel Project à New York, quand son « interprétation » des foules de Manhattan faisait partie prenante du projet. Cela montre tout ce que nous apporte la diversité et la largeur de point de vue de Deborah Warner. Les scènes cruciales des hordes romaines sont souvent, sur scène, une épouvantable déception, soit hésitantes et clairsemées, soit denses et désordonnées. Ce Julius Caesar semble sur les bons rails pour prouver que, cette fois et avec un grand metteur en scène aux commandes, les grands rassemblements sont capables de grandes choses.

 
Paul Taylor
 
 
Photos
 
 

John Shrapnel (Julius)
Photo : Neil Libbert

 
 

Ralph Fiennes (Marc Antoine) John Shrapnel (Julius)
Photo : Neil Libbert

 
 

Ralph Fiennes (Marc Antoine)
Photo : Neil Libbert

 
 

Simon Russell Beale (Cassius)
Photo : Neil Libbert

 
 

Simon Russell Beale (Cassius) and Anton Lesser (Brutus)
Photo : Neil Libbert

 
 
 
 
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Publié dans Alexis

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